Pour Machado : Coria del Rio, la vie et la mort
Oh Guadalquivir!
Je t'ai vu naître à Cazorla;
aujourd'hui à Sanlúcar mourir.
Un bouillonnement d’eau claire,
au-dessous d'un pin vert,
c’était toi: que tu résonnais bien!
Comme moi, près de la mer,
rivière de boue saumâtre:
rêves-tu de ta source ?
¡Oh Guadalquivir!
¿Te vi en Cazorla nacer;
hoy en Sanlúcar morir.
Un borbollón de agua clara,
debajo de un pino verde,
eras tú,¡que bien sonabas!
Como yo ,cerca del mar,
río de barro salobre,
¿sueñas con tu manantial?
Ce beau poème d’Antonio Machado, grand poète espagnol né à Séville en 1875 et mort en exil à Collioure il y
septante ans presque jour pour jour, ouvre cet article consacré à Coria del Rio. Petite bourgade à 15 km au sud de Séville, elle est la seule avant Sanlucar sur les rives du fleuve, bien
saumâtre. Charme fluvial qu’on trouve un peu au bord de la Loire. Jusqu’à l’océan, plus de pont mais des navettes de petits bateaux.
Près des rives, le bar Ribera.

Ce jour, deux manzanillas, une assiette de petits rougets frits, une autre d’acedias, une sorte de mini-sole.
Friture croustillante, chair translucide des poissons, la pureté absolue de produits pêchés à 60 km de là. Je donnerais plus que 10 francs pour ces trésors.
Acedias
fritas
Salmonetes
fritos
Un peu plus haut dans la bourgade, le Musée de l’autonomie de l’Andalousie, construit en 2006 dans cette ville natale de Blas Infante.

Né le 5 juillet 1885, il fut le principal soutien du nationalisme andalou. Il était notaire, historien, anthropologue, musicologue, écrivain et journaliste. Avec l'arrivée au pouvoir du Front
populaire après les élections de 1936 le mouvement politique andalou récupère des forces et lors l'assemblée de Séville le 5 juillet, Blas Infante est proclamé président d'honneur de la
future Assemblée Régionale d'Andalousie. Peu après le coup d’État du général Franco, plusieurs membres de la Phalange l'arrêtent dans sa maison de Coria del Río. Quelques jours après, le 11
août, Infante est assassiné, sans procès, au kilomètre 4 de la route de Carmona tandis qu'il crie "Vive l’Andalousie libre !" C'est l’autre grand martyre andalou avec Federico Garcia
Lorca.
Le Parlement d'Andalousie a approuvé à l'unanimité, en 1983, le Préambule pour le Statut d’Autonomie de l'Andalousie où Blas Infante est reconnu comme « Père de la Patrie Andalouse ». Il est
rendu hommage à Infante toutes les années lors du Jour de l’Andalousie le 28 février et le jour de son assassinat par les
franquistes, le 10 août.
Ce même jour, au bord du fleuve, un hélicoptère recherche le corps de Marta del Castillo, jeune Sévillane de 17 ans tuée par son ancien petit ami de 20 ans et jetée dans le fleuve le 24
janvier. Pendant trois semaines toute l’Espagne a été recouverte d’affiches signalant sa disparition et le jeune homme qui avait participé aux recherches a finalement avoué. C’est une émotion
considérable qui étreint Séville depuis dimanche : dix pages chaque jour dans les journaux, les chaînes régionales mobilisées, une grande manifestation à Madrid samedi pour exiger des peines
incompressibles.
On lisait dans le Diario de Sevilla ce paragraphe mercredi :
En las lecciones de Geografía el río Guadalquivir no será en este centro el padre de Andalucía cantado por Góngora, el río que surcaron vikingos, samurais y galeones cargados de
oro, que nace en Cazorla y desemboca en Sanlúcar de Barrameda. Es el río que guarda el tesoro que un ladrón se llevó del santuario doméstico, Marta de Sevilla y de España, que ayer no iba en la
fila de compañeros que salían del recreo.
Pendant les leçons de géographie le Guadalquivir ne sera pas dans cette école le père de l'Andalousie chanté par Góngora, la rivière qu'ont sillonnée vikings, samouraïs
(Il faut savoir que des Japonais voulant se christianiser sont arrivés à Coria del Rio au XVIIe siècle) et galions chargés d'or, qui naît à Cazorla et débouche à Sanlúcar de Barrameda. C'est la rivière qui garde le trésor qu'un voleur a emporté
du sanctuaire domestique, la Marta de Séville et de l'Espagne, qui n’était pas hier dans la file des camarades qui sortaient de la récréation.
Machado mort de chagrin en exil à Collioure, Infante fusillé sur un route de campagne, Marta jeté dans le fleuve comme une chienne crevée. Les petits rougets sont bien futiles mais si
essentiels pourtant…
Publié le 19/02/2009 à 08h36 dans Aliments et boissons