Passions tristes

Lundi 19 janvier 2009 1 19 /01 /2009 19:35
Grenade ne sonne pas aussi bien dans mon cœur que Séville. Elle génère certes, à l’image de son nom, des passions gaies (le fruit mûr juteux et solaire) mais d’autres plus tristes (l’explosion de la mort). Cette ambiguïté fondamentale, et poétique, est celle de Lorca, lyrique et désespéré. Lorca qui chante l’Alhambra et qui meurt fusillé dans un sombre coin de la campagne.

Curieusement la dualité s’est magnifiquement vérifiée ces jours. Hier, le coucher de soleil sur l’Alhambra vécu du haut du Sacromonte.


Le gitan des grottes et son cheval ajoutaient à l’esprit lorquien, que l’on retrouve quand on monte à l’Alhambra par la Cuesta des Chinos. Sauf qu'aujourd'hui il pleuvinait du brouillard dans les coeurs.





Je veux descendre au puits,
Je veux monter les murs de Grenade,
Pour regarder le coeur passé
Par le poinçon obscur des eaux.

L’image du poinçon illustre bien l’eau (en bas à gauche) qui sort des murailles comme une source de vie traversant douloureusement le cœur.


Ma montée à moi fut une descente dans les abîmes des passions tristes. Grenade, berceau de la culture musulmane en Europe, grenade antisémite.

La recherche des causes rationnelles est simple : ce sont les pernicieux effets de la politique d'Israël dans la bande de Gaza... La famille de Spinoza avait aussi dû fuir l'Inquisition portugaise...

Mercredi 18 février 2009 3 18 /02 /2009 08:29
La salle de concert appartient à la Fondation Cajasol, la banque la plus importante de la région qui investit beaucoup dans la culture. Construite à la fin du XXe siècle, elle a une structure inspirée d’un théâtre à l’italienne,  une demi-arène avec un « paradis » notamment. Sur la scène est clairement visible le signe de la banque.

250 personnes écoutent ce soir-là la pianiste sur des sièges modernes et un parquet en bois blond immaculé. C’est un concert de "convivencia" (la « vie en commun ») organisé par la Fondaction Jimenez-Becceril, un ancien conseiller municipal assassiné avec sa femme en 1998 par l’ETA. Dans le public, beaucoup de couples bourgeois dans la soixantaine, des jeunes amateurs et même quelques enfants, assurément très peu de mélomanes car, c’est paradoxal, le concert est gratuit sur inscription préalable. On vient ici pour rendre hommage à Becerril et pour voir et entendre la grande lionne que la Fondation a invitée dans cette arène. La soirée commence par un court film retraçant la vie du disparu sauvagement mis à mort.

La semaine dans cette ville est printanière, 18 degrés tous les après-midi, et durant le concert, ce ne sera que forts et inopportuns toussotements, enclanchements d’appareils photograhiques (4 à 5 photographes couvrent l’événement pour leur journal du lendemain, cf plus bas), vieillards indisposés qui quittent la salle, froissements de programmes et de bonbons, trois sonneries de portable, babillages : le pire public que j’aie jamais vu dans une salle de concert et ce dans la « ville du public », comme le journal local la nomme après la victoire de l’Espagne contre l’Angleterre la semaine précédente.

La même pianiste géorgienne de 63 ans est dès le départ une lionne blessée. Le Steinway n’est pas parfaitement accordé. Avec sa carrure impressionnante, elle fait, contrairement au Wigmore Hall de Londres le 4 février, son chemin de croix dans la ville de ce soir. Coulées incertaines, même pas rageuses dans certains passages, pattes de velours qui s’emmêlent dans d’autres. Elle attaque les deux dernières sonates de Beethoven, comme ne l’ont fait dans cette ville que probablement très peu de pianistes. Ce dyptique majeur de l’histoire de la musique, combien je l’aime, combien de fois je l’ai écouté. Il ouvre un abîme au public de ce soir, pas accoutumé à ces sommets escarpés. La lionne vit son calvaire dans le mouvement fugué de la 110 et fait ce qu’elle peut dans la 111 qui ne nous emmène nulle part. Un Impromptu de Schubert donné en bis achève la soirée (et le public, et la pianiste) dans la même ambiance : la lionne ne revient qu’une fois saluer dans l’arène.

C’est Elisabeth Leonskaya à la Fondation Cajasol de Séville le 17 février 2009.
La vidéo vous fait écouter le début de la 110, le début et la fin de la 111, avec force toussoutements.

Tout – la salle, le public, donc l’artiste, dépouillée, humiliée, trahie, flagellée, méprisée, crucifiée -  concourt à ce qui est impossible à Londres : le déni du classicisme, la surface sans la profondeur, le temps qui se désagrège. Dans cette ville culturelle européenne,  le duende n’existe que dans le flamenco ou la corrida car on ne peut demander aux Sévillans une attention constante. On ne sait pas ici que la beauté pourra surgir des hautes et longues œuvres connues de l’humanisme européen des pays du Nord et pas seulement d’un rayon de soleil aléatoire sur un paso, d’un court poème de Machado ou de Jimenez ou d’une faena de Curro Romero.

Pourtant, à Londres comme à Séville, la plénitude de la vie est ici et maintenant, dans la manifestation de ce qui est. Nous "sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels", à chaque fois qu'abandonnant à elle-même la fuite du temps, nous nous élevons à la vérité éternelle des choses. Nous sentons alors que nous participons de cette éternité qui nous est ouverte, parce que nous ne sommes pas seulement un corps périssable, mais aussi une essence dans l'entendement infini de la substance divine, comme dirait Spinoza dans le livre V de l'Ethique.

Pour lui, ce n'est pas exactement "l'homme", en tant qu'individualité corps-esprit, qui peut entrer en contact avec l'éternité, mais c'est l'esprit en tant que Présence qui peut connaître l'intemporel car Spinoza avance sa formule pour désigner la connaissance philosophique. Cela ne veut pas dire que l'homme se place en dehors du Temps, mais que dans le temps, il peut transcender le temps psychologique et se retrouver le maintenant-éternel du présent.

J’utilise donc cette belle formule EN NE LA DEVIANT PAS, CETTE FOIS, de son contexte : pour moi, l’expérience de mon « éternité » a été dans ce concert de « passion » celle du pur esprit qui comprend les causes des choses et de ce qui nous affecte:  des fausses notes, des toussotements et crépitements, des paupières fatiguées m’ont fait expérimenter ma puissance de penser et de comprendre que Séville la baroque ne peut devenir Londres la classique. Se libérer des fausses idées sur ce qu’on croit adorer, c’est là la liberté.

Sans acrimonie, ni tristesse ni pitié : des gambas cocidas de Sanlucar ont suivi, dans un enroulement nocturne infernal somme toute unique.



La photo parue dans le Diario de Sevilla d'aujourd'hui:


Jeudi 5 mars 2009 4 05 /03 /2009 18:00
Shakespeare est un des piliers du baroque européen. Ses pièces alternent la trivialité des fossoyeurs  vulgaires trouvant un crâne en bêchant la terre avec la sublimité des questions métaphysiques d’Hamlet sur le sens de la vie et de la mort. Ne nous trompons pas en pensant que le rapport de Séville avec la mort ne passe que par de sublimes Christ crucifiés exposés dans les églises et processionnant lors de la Semaine Sainte.



Christ de l'Amour (Juan de Mesa, 1620) exposé pendant cinq jours
dans le choeur de l'église du Salvador

Christ du Sang de la confrérie de San Benito

Il est cruel et proprement démoralisant d’aller se promener dans le cimetière San Fernando, qui ne mérite pas une photo, pour s’en convaincre.

Entrée minable dans le trafic d’un grand boulevard périphérique, stands misérables de fleurs artificielles, douteuse chapelle de cérémonie, allées non goudronnées boueuses sous la pluie, tombes peu entretenues, fleurs artificielles défraîchies et, dans le fond de cet horrible lieu public, des sépultures en étages où les cercueils emmurés côtoient des cases vides à l’abandon.

Qu’on ne l’oublie pas, lit-on souvent sur les gerbes de fleurs posées sur des tombes. Dans cette ville, le mort à peine enterré ou emmuré passe au contraire dans les oubliettes de la mémoire. Ce paradoxe, incompréhensible et choquant pour moi qui aime me promener dans ces concentrés de civilisation que sont les cimetières, peut se formuler ainsi : comment une ville qui sublime la mort de Dieu fait homme dans un théâtre sophistiqué peut-elle à ce point rendre la mort des hommes aussi triviale et désincarnée ?

La différence avec Shakespeare est que celui-ci humanise le trivial et le grotesque, ce que Séville, à ma grande surprise, ne fait pas avec ses disparus.
Mercredi 15 avril 2009 3 15 /04 /2009 17:01
Un groupe de citoyens, avec l'archevêque à la tête, poursuit sa campagne pour ériger une statue à Jean Paul II  dans l'avenue de la Constitution. Ces dernières semaines des brochures sollicitent notre contribution à cette initiative dans toutes les succursales de la banque Cajasol. Séville Initiative Ouverte a lancé un manifeste justifié contre ledit monument. J'ai accepté de figurer dans les signataires.

Rien d'étonnant à ce que la ville aux 60 confréries, aux dizaines de couvents et centaines d'églises et de chapelles, compte des partisans de la non séparation de l'Eglise et de l'Etat. Heureusement qu'il y a des citoyens éclairés dont les efforts se portent aussi pour rendre justice aux grands poètes sévillans du XXe siècle. Luis Cernuda n'a même pas de rue et Antonio Machado une toute petite perdue dans le quartier du stade. Quant à Juan Ramon Jimenez, il a une rue périphérique près de la Feria.

Sevilla desmemorida, Séville "démémorisée": l'idéologie conservatrice encore très présente en Espagne et singulièrement dans cette ville somme toute peu ouverte oblitère la mémoire des poètes résistants et novateurs. Calculez le nombre de rues qui portent le non de Vierges et vous deviendrez impuissant.

Mardi 21 avril 2009 2 21 /04 /2009 08:23
Cet article clôt ma Semaine Sainte, vécue comme ARB : le baroqueux s'interroge sur l'évolution hypermoderne d'un monde aux beautés maintenant impures.

L'avant-dernière procession du samedi, celle des Servites, fait le tour de la place Santa Isabel avant de rentrer dans l'église San Marcos. Les pasos s'arrêtent devant le porche de l'église Santa Isabel pour écouter, devant le Christ de la Miséricorde de Juan de Mesa, les nonnes leur chanter un hymne de leurs voix chevrotantes. Puis la Pieta quitte les projecteurs du théâtre urbain pour rejoindre les ombres de la ruelle où s'effectuera la rentrée dans l'église.

Risible Samedi Saint, ce 11 avril : le paso ne peut passer, retenu dans son avancée par le cable de la caméra de Canal Sur qui retransmet en direct la fin de la procession. Les costaleros devront se mettre à genoux pour faire baisser le Christ et la Vierge des Douleurs; l'opéra baroque sera à moitié gâché, illustration des fragilités d'une manifestation religieuse qui tend à devenir seulement culturelle et médiatiquement branchée : miséricorde !












Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /2009 18:13
Les señoritos disent aimer la vie et jouir de l’instant présent. Ils génèrent en fait des passions tristes: orgueil, surestimation de soi, mépris, colère. Habités en outre par les opinions et les idées fausses, ils ne se gouvernent pas eux-mêmes par la raison. Ils croient êtres libres alors qu’ils sont déterminés par des affects qu’ils ignorent. Pour ma part, je les ai en affection quand ils sont jeunes : peut-être se libéreront-ils ! Devenus adultes, je les « ignore », comme on dit dans Facebook.



Justement le señorito a un compte et beaucoup d’"amis", ce dont il est fier. Il aime la tautologie et quand il a mangé une bonne grillade dans son jardin de son chalet sur la playa de Matalascanas, il va écrire sur le Web qu’il a mangé une bonne grillade dans son jardin de Matalacanas. Il a même créé récemment un groupe pour protester contre d’éventuels horodateurs ou macarons payants dans son quartier. Il déteste les écologistes qui en veulent à son 4X4 noir et est un des cinquante premiers à avoir rejoint le groupe destiné à tout faire pour empêcher le poète politicien d’être réélu ou Monteseirin de repasser en 2011.

D’ailleurs, cette gauche caviar, il la déteste : ces personnes au revenu confortable et au niveau culturel relevé qui se piquent d’affirmer, dans un restaurant deux étoiles (ou dans leur cortijo rénové dernier cri), qu’ils aiment payer des impôts parce qu’ils croient à la solidarité sociale. «Je pense d’abord à moi, la société, ça n’existe pas, il n’y a que des individus», a-t-il une fois déclaré lors d’un micro-trottoir à la télé locale. Seule l’étreint de temps en temps la compassion pour des victimes de catastrophes naturelles. "Hélas, que peut-on changer à cela ? " fatalise-t-il.

Il aime l’ordre et hait les règlements; le patio de son immeuble en copropriété ne saurait servir de parking à un vélo et ses voisins ne peuvent même pas y installer une table pour les soirées d'été. Son logement est sans poussière avec des fauteuils en alcantara et une table basse transparente. Et qu’on ne lui parle pas de changer son chauffage électrique pour une chaudière à bois : déjà que son appartement n’a pas été isolé au mieux pour économiser quinze mille euros sur le prix de vente. Quand il sort son chien, il n’emporte jamais avec lui le sachet nécessaire: pusqu’il paie des impôts, les balayeurs peuvent bien s’occuper des cacas. S’il va pique-niquer en famille au parc du Petit Bouleau ou dans le pré du Grand Sapin, peu importent les restes du paquet de chips. Ne harcelons pas nos gosses avec ces futilités.

Le señorito se rend d’ailleurs à la campagne avec sa 4 litres noire sans indication de marque, peut-être une BMW. Cela fait plus chic, surtout lorsqu’il parcourt le quartier des arènes avant la corrida de la Résurrection. Comme il est chez lui dans sa ville, il se gare en double file ou sur les trottoirs pour aller au Bancomat de la Cajasol ou du Crédit Suisse. Il a fréquemment des amendes de 30 euros et consacre un part de son budget annuel, rubrique « confort personnel »,  à les payer. Mais qu’on ne vienne pas lui évoquer une augmentation des impôts ou de nouvelles taxes qui ne servent qu’à remplir les poches des politiciens. Cet hiver, quand il a voulu étrenner ses nouvelles raquettes (de tennis ou de ski, c’est selon) le 1er janvier à 11 heures après une nuit bien arrosée au coca-whisky, il a risqué de déraper sur la chaussée glissante et de se retrouver à l’hôpital, à ses frais pour les 10% non remboursables par l’assurance. Le calamiteux grincheux en garde une rancune indélébile contre le ministre responsable de ces mauvais traitements. Ah cette Junta, ah ce Chavez, ah ce Ferdinando !

Sur le plan philosophique, il est d’avis que chacun a sa vérité et est fier de vivre dans un pays (maintenant démocratique) où l’on est libre de penser ce que l’on veut. Il croit en Dieu et, ma foi, est fondamentalement contre l’avortement, mais quand sa novia est tombée enceinte à 17 ans, il a bien fallu trouver une solution. Celle qui est maintenant sa señorita, justement, vient de rentrer du quartier où passait la procession de la Bonne Fin. Elle y est allée avec l’aîné de huit ans et la cadette dans la poussette. Et dire qu’une bonne femme lui a reproché d’encombrer la foule avec cet engin. « Vous n’avez jamais eu d’enfants pour être pareillement intolérante », lui a répliqué la señorita, déjà en colère contre la direction de l’école de son fils. La semaine passée, la mère supérieure a osé le faire rester une demi-heure en classe et l’obliger à nettoyer la salle de classe qu’il avait jonchée d’écorces de graines de tournesol, les fameuses pipas.  Madame va tout bientôt s'inscrire sur Facebook pour créer un groupe de soutien aux enfants brimés à l’école. Elle, elle a toujours bien réussi, a eu son bac avec la mention « Bien » en ratant de peu le « Très Bien » et n’a jamais manqué d’aller demander des explications aux enseignants chaque fois qu’une note lui paraissait injuste. Elle a arrêté ses études d’économie pour fonder une famille.

Mardi après-midi 28 avril, elle a de la chance, la señorita ! Comme il a réussi dimanche à faire la peau du ministre trop désinvolte, philosophe et poète rêveur, le señorito qui jubile prendra congé pour lui faire une surprise. A la dernière minute, il louera à prix d'or un cheval pour l'emmener en amazone, robe tous volants dehors, à la Feria de Abril. Ils passeront la soirée dans la caseta d'amis voulant instaurer la prison à perpétuité pour l'assassin de la pauvre Marta del Castillo. A moins, c'est quand  même moins cher, qu'il obtienne deux billets pour filer avec sa cloche voir Suisse-Russie à 16 h. 15 à Berne : de toutes façons, ces gauchistes ...


Ici, vidéo de ce que détestent les petits messieurs : un señor !







 
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