Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /2009 18:13
Les señoritos disent aimer la vie et jouir de l’instant présent. Ils génèrent en fait des passions tristes: orgueil, surestimation de soi, mépris, colère. Habités en outre par les opinions et les idées fausses, ils ne se gouvernent pas eux-mêmes par la raison. Ils croient êtres libres alors qu’ils sont déterminés par des affects qu’ils ignorent. Pour ma part, je les ai en affection quand ils sont jeunes : peut-être se libéreront-ils ! Devenus adultes, je les « ignore », comme on dit dans Facebook.



Justement le señorito a un compte et beaucoup d’"amis", ce dont il est fier. Il aime la tautologie et quand il a mangé une bonne grillade dans son jardin de son chalet sur la playa de Matalascanas, il va écrire sur le Web qu’il a mangé une bonne grillade dans son jardin de Matalacanas. Il a même créé récemment un groupe pour protester contre d’éventuels horodateurs ou macarons payants dans son quartier. Il déteste les écologistes qui en veulent à son 4X4 noir et est un des cinquante premiers à avoir rejoint le groupe destiné à tout faire pour empêcher le poète politicien d’être réélu ou Monteseirin de repasser en 2011.

D’ailleurs, cette gauche caviar, il la déteste : ces personnes au revenu confortable et au niveau culturel relevé qui se piquent d’affirmer, dans un restaurant deux étoiles (ou dans leur cortijo rénové dernier cri), qu’ils aiment payer des impôts parce qu’ils croient à la solidarité sociale. «Je pense d’abord à moi, la société, ça n’existe pas, il n’y a que des individus», a-t-il une fois déclaré lors d’un micro-trottoir à la télé locale. Seule l’étreint de temps en temps la compassion pour des victimes de catastrophes naturelles. "Hélas, que peut-on changer à cela ? " fatalise-t-il.

Il aime l’ordre et hait les règlements; le patio de son immeuble en copropriété ne saurait servir de parking à un vélo et ses voisins ne peuvent même pas y installer une table pour les soirées d'été. Son logement est sans poussière avec des fauteuils en alcantara et une table basse transparente. Et qu’on ne lui parle pas de changer son chauffage électrique pour une chaudière à bois : déjà que son appartement n’a pas été isolé au mieux pour économiser quinze mille euros sur le prix de vente. Quand il sort son chien, il n’emporte jamais avec lui le sachet nécessaire: pusqu’il paie des impôts, les balayeurs peuvent bien s’occuper des cacas. S’il va pique-niquer en famille au parc du Petit Bouleau ou dans le pré du Grand Sapin, peu importent les restes du paquet de chips. Ne harcelons pas nos gosses avec ces futilités.

Le señorito se rend d’ailleurs à la campagne avec sa 4 litres noire sans indication de marque, peut-être une BMW. Cela fait plus chic, surtout lorsqu’il parcourt le quartier des arènes avant la corrida de la Résurrection. Comme il est chez lui dans sa ville, il se gare en double file ou sur les trottoirs pour aller au Bancomat de la Cajasol ou du Crédit Suisse. Il a fréquemment des amendes de 30 euros et consacre un part de son budget annuel, rubrique « confort personnel »,  à les payer. Mais qu’on ne vienne pas lui évoquer une augmentation des impôts ou de nouvelles taxes qui ne servent qu’à remplir les poches des politiciens. Cet hiver, quand il a voulu étrenner ses nouvelles raquettes (de tennis ou de ski, c’est selon) le 1er janvier à 11 heures après une nuit bien arrosée au coca-whisky, il a risqué de déraper sur la chaussée glissante et de se retrouver à l’hôpital, à ses frais pour les 10% non remboursables par l’assurance. Le calamiteux grincheux en garde une rancune indélébile contre le ministre responsable de ces mauvais traitements. Ah cette Junta, ah ce Chavez, ah ce Ferdinando !

Sur le plan philosophique, il est d’avis que chacun a sa vérité et est fier de vivre dans un pays (maintenant démocratique) où l’on est libre de penser ce que l’on veut. Il croit en Dieu et, ma foi, est fondamentalement contre l’avortement, mais quand sa novia est tombée enceinte à 17 ans, il a bien fallu trouver une solution. Celle qui est maintenant sa señorita, justement, vient de rentrer du quartier où passait la procession de la Bonne Fin. Elle y est allée avec l’aîné de huit ans et la cadette dans la poussette. Et dire qu’une bonne femme lui a reproché d’encombrer la foule avec cet engin. « Vous n’avez jamais eu d’enfants pour être pareillement intolérante », lui a répliqué la señorita, déjà en colère contre la direction de l’école de son fils. La semaine passée, la mère supérieure a osé le faire rester une demi-heure en classe et l’obliger à nettoyer la salle de classe qu’il avait jonchée d’écorces de graines de tournesol, les fameuses pipas.  Madame va tout bientôt s'inscrire sur Facebook pour créer un groupe de soutien aux enfants brimés à l’école. Elle, elle a toujours bien réussi, a eu son bac avec la mention « Bien » en ratant de peu le « Très Bien » et n’a jamais manqué d’aller demander des explications aux enseignants chaque fois qu’une note lui paraissait injuste. Elle a arrêté ses études d’économie pour fonder une famille.

Mardi après-midi 28 avril, elle a de la chance, la señorita ! Comme il a réussi dimanche à faire la peau du ministre trop désinvolte, philosophe et poète rêveur, le señorito qui jubile prendra congé pour lui faire une surprise. A la dernière minute, il louera à prix d'or un cheval pour l'emmener en amazone, robe tous volants dehors, à la Feria de Abril. Ils passeront la soirée dans la caseta d'amis voulant instaurer la prison à perpétuité pour l'assassin de la pauvre Marta del Castillo. A moins, c'est quand  même moins cher, qu'il obtienne deux billets pour filer avec sa cloche voir Suisse-Russie à 16 h. 15 à Berne : de toutes façons, ces gauchistes ...


Ici, vidéo de ce que détestent les petits messieurs : un señor !







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