Dimanche 12 avril 2009 7 12 /04 /2009 12:43
" Interrogez les metteurs en scène de théâtre et d'opéra : la Semaine sainte à Séville les éblouit autant qu'elle les désespère. Ce luxe, ce rythme, cette passion, ils n'y arriveront que par instants. Et encore, en rêvant beaucoup."

Cette citation de l'écrivain Francis Marmande (cf plus bas son texte de 2003) imagent bien ce que fut cette Semana Santa 2009. "La première Semaine Sainte complète depuis huit ans", "une semaine de plénitude", "le rêve accompli", "la meilleure Semaine Sainte du siècle", les quotidiens ne se privent pas de commentaires pour qualifier cette "fête fragile" dont parle le Diario de Sevilla. Il titre même son article sur la Madrugada ainsi : "le froid perfectionne le rendez-vous" car la nuit fraîche du jeudi au vendredi en laissa plus d'un chez lui.

La "fragilité" de l'hypermodermité, nous en reparlerons dans ce blog : un exemple cependant :


C'est plutôt la fête opératique qui sied à ce Dimanche de Résurrection et les lecteurs et amis dubitatifs sur le pouvoir enchanteur de ce théâtre urbain, social, culturel et religieux peuvent regarder un montage chronologique des meilleurs moments sonores et visuels que j'ai vécus.

Bandes de cornets et tambours, groupes musicaux interprétant des marches processionnelles, trio a capella d'instruments à vents, saetas et silences presque absolus: c'est l'opéra perpétuel dont j'aimerais bien que mon ami Samir, grand acteur et metteur en scène, pût le vivre un jour avec moi.



"Pendant la Semaine sainte, la foule de Séville, le peuple de Séville, vit ensemble, rit ensemble, se tait ensemble, pleure doucement ensemble, déambule ensemble dans les nuits tièdes de la ville. Parfois fraîches. Personne à bousculer, à pousser, à s'avancer indûment, à ne pas voir qu'il y a là les autres, les semblables, les fragiles, les puissants et les faibles. La foule de Séville est la plus civilisée du monde.

Sans ségrégation : ni d'âge, ni de sexe, ni de difformités, ni de couleur, ni de riches, ni de pauvres. La Semaine sainte de Séville est d'abord l'enchantement de ce lien social. Ailleurs, on l'a perdu. Ni pathos, ni flagellants, ni idiots, ni cynisme, ni tout ce qu'une fantasmatique sommaire désire. Ni-ni-ni, alors quoi ?

Les scènes les plus poignantes. Les musiques les plus poignantes. Une extraordinaire dramaturgie. Une mise en scène collective avec huit processions par jour, par nuit, près d'un million d'acteurs. A chacun son rôle, même pas son rôle, à chacun sa peau : sa peau de femme, sa peau d'amoureux, de parent, d'abuela (les grands-mères), de couple homosexuel, de bande de potes, de croyant, de demi-croyant, d'amateur de demis. Sa peau d'agnostique, de charbonnier, d'athée placide et de mystique sans Dieu. Sa peau d'enfant en bas âge, sa peau de gaillard dans la force de l'âge, de jolie fille trahie, d'invalide ou de handicapé, de désespéré fou d'espoir, de porteur de paso, de meneur de pasos, de pénitent (n'exagérons rien) ou de rieur. Ni-ni-ni mais quoi encore ? L'amour d'une splendeur vécue pour un but différé. Interrogez les metteurs en scène de théâtre et d'opéra : la Semaine sainte à Séville les éblouit autant qu'elle les désespère. Ce luxe, ce rythme, cette passion, ils n'y arriveront que par instants. Et encore, en rêvant beaucoup."


Francis Marmande
LE MONDE ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.05.03
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