Mercredi 18 février 2009 3 18 /02 /2009 08:29
La salle de concert appartient à la Fondation Cajasol, la banque la plus importante de la région qui investit beaucoup dans la culture. Construite à la fin du XXe siècle, elle a une structure inspirée d’un théâtre à l’italienne,  une demi-arène avec un « paradis » notamment. Sur la scène est clairement visible le signe de la banque.

250 personnes écoutent ce soir-là la pianiste sur des sièges modernes et un parquet en bois blond immaculé. C’est un concert de "convivencia" (la « vie en commun ») organisé par la Fondaction Jimenez-Becceril, un ancien conseiller municipal assassiné avec sa femme en 1998 par l’ETA. Dans le public, beaucoup de couples bourgeois dans la soixantaine, des jeunes amateurs et même quelques enfants, assurément très peu de mélomanes car, c’est paradoxal, le concert est gratuit sur inscription préalable. On vient ici pour rendre hommage à Becerril et pour voir et entendre la grande lionne que la Fondation a invitée dans cette arène. La soirée commence par un court film retraçant la vie du disparu sauvagement mis à mort.

La semaine dans cette ville est printanière, 18 degrés tous les après-midi, et durant le concert, ce ne sera que forts et inopportuns toussotements, enclanchements d’appareils photograhiques (4 à 5 photographes couvrent l’événement pour leur journal du lendemain, cf plus bas), vieillards indisposés qui quittent la salle, froissements de programmes et de bonbons, trois sonneries de portable, babillages : le pire public que j’aie jamais vu dans une salle de concert et ce dans la « ville du public », comme le journal local la nomme après la victoire de l’Espagne contre l’Angleterre la semaine précédente.

La même pianiste géorgienne de 63 ans est dès le départ une lionne blessée. Le Steinway n’est pas parfaitement accordé. Avec sa carrure impressionnante, elle fait, contrairement au Wigmore Hall de Londres le 4 février, son chemin de croix dans la ville de ce soir. Coulées incertaines, même pas rageuses dans certains passages, pattes de velours qui s’emmêlent dans d’autres. Elle attaque les deux dernières sonates de Beethoven, comme ne l’ont fait dans cette ville que probablement très peu de pianistes. Ce dyptique majeur de l’histoire de la musique, combien je l’aime, combien de fois je l’ai écouté. Il ouvre un abîme au public de ce soir, pas accoutumé à ces sommets escarpés. La lionne vit son calvaire dans le mouvement fugué de la 110 et fait ce qu’elle peut dans la 111 qui ne nous emmène nulle part. Un Impromptu de Schubert donné en bis achève la soirée (et le public, et la pianiste) dans la même ambiance : la lionne ne revient qu’une fois saluer dans l’arène.

C’est Elisabeth Leonskaya à la Fondation Cajasol de Séville le 17 février 2009.
La vidéo vous fait écouter le début de la 110, le début et la fin de la 111, avec force toussoutements.

Tout – la salle, le public, donc l’artiste, dépouillée, humiliée, trahie, flagellée, méprisée, crucifiée -  concourt à ce qui est impossible à Londres : le déni du classicisme, la surface sans la profondeur, le temps qui se désagrège. Dans cette ville culturelle européenne,  le duende n’existe que dans le flamenco ou la corrida car on ne peut demander aux Sévillans une attention constante. On ne sait pas ici que la beauté pourra surgir des hautes et longues œuvres connues de l’humanisme européen des pays du Nord et pas seulement d’un rayon de soleil aléatoire sur un paso, d’un court poème de Machado ou de Jimenez ou d’une faena de Curro Romero.

Pourtant, à Londres comme à Séville, la plénitude de la vie est ici et maintenant, dans la manifestation de ce qui est. Nous "sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels", à chaque fois qu'abandonnant à elle-même la fuite du temps, nous nous élevons à la vérité éternelle des choses. Nous sentons alors que nous participons de cette éternité qui nous est ouverte, parce que nous ne sommes pas seulement un corps périssable, mais aussi une essence dans l'entendement infini de la substance divine, comme dirait Spinoza dans le livre V de l'Ethique.

Pour lui, ce n'est pas exactement "l'homme", en tant qu'individualité corps-esprit, qui peut entrer en contact avec l'éternité, mais c'est l'esprit en tant que Présence qui peut connaître l'intemporel car Spinoza avance sa formule pour désigner la connaissance philosophique. Cela ne veut pas dire que l'homme se place en dehors du Temps, mais que dans le temps, il peut transcender le temps psychologique et se retrouver le maintenant-éternel du présent.

J’utilise donc cette belle formule EN NE LA DEVIANT PAS, CETTE FOIS, de son contexte : pour moi, l’expérience de mon « éternité » a été dans ce concert de « passion » celle du pur esprit qui comprend les causes des choses et de ce qui nous affecte:  des fausses notes, des toussotements et crépitements, des paupières fatiguées m’ont fait expérimenter ma puissance de penser et de comprendre que Séville la baroque ne peut devenir Londres la classique. Se libérer des fausses idées sur ce qu’on croit adorer, c’est là la liberté.

Sans acrimonie, ni tristesse ni pitié : des gambas cocidas de Sanlucar ont suivi, dans un enroulement nocturne infernal somme toute unique.



La photo parue dans le Diario de Sevilla d'aujourd'hui:


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