Jeudi 5 février 2009
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La salle de concert, une des plus fameuses du monde pour les récitals ou la
musique de chambre, est une sorte de temple. Construite au début du XXe siècle dans le style Renaissance, elle a une structure rectangulaire inspiré d’un plan basilical, de fausses colonnes à
la Brunelleschi et un plafond demi-voûté. Au fond, une « abside » surmontée d’une fresque art nouveau : c’est la scène de jeu. Tout est ici « classique » pour que la musique se diffuse dans une
acoustique parfaite comme l’allégorie peinte le signifie.
600 mélomanes un peu excentriques écoutent ce soir-là la pianiste sur des sièges en tissu rouge très poussiéreux. C’est
shabby et dirty, un faux chic très négligé, typique du pays. Dans le public, pas de tenue de soirée ni d’apparat, pas d’escarpins, de bijoux et de maquillage. Il y
un vieillard aveugle accompagné par sa femme, deux frères célibataires mal attifés, de vieilles dames professeurs de piano avec une canne, d’autres parfumées à l’Heure bleue avec un
sac en plastique, quelques couples modernes, de jeunes étudiants boutonneux aux lunettes démodées : tous des enfants ou petits-enfants d’amateurs qui allaient écouter Myra Hess jouer Beethoven
dans les couloirs du métro sous les bombardements de 1942, dans le sang et la sueur de la guerre.
La semaine dans cette ville est glaciale depuis une semaine et pourtant durant tout le concert pas un toussoutement, aucun froissement de papier, nulle ventilation et même pas une
bourgeoise aux poignets clinquant de bracelets métalliques.
La pianiste géorgienne de 63 ans est léonine. D’une carrure impressionnante, elle joue avec une profondeur de son que seul Richter possédait. Coulées
félines, rageuses dans certains passages, pattes de velours espiègles dans quelques autres. Elle attaque les trois dernières sonates de Beethoven, comme l’ont fait dans cette même salle Solomon
ou Brendel, et beaucoup d’autres. Ce tryptique majeur de l’histoire de la musique, combien je l’aime, combien de fois je l’ai écouté. La lionne poétise la 109, fait sortir des abymes le
mouvement fugué de la 110 et atteint l’extrême des possibles dans la 111.
C’est Elisabeth Leonskaja au Wigmore Hall de Londres le 4
février 2009.
Tout – la salle, le public, l’artiste, les œuvres - concourt à ce qui est impossible à Séville : le classique et non le baroque, la profondeur plutôt
que la surface, la durée au lieu de l’instant. Dans cette forme culturelle européenne, le duende ne peut exister car il est prévisible que l’événement sera grandiose et demandera une
attention constante de l’auditeur. On sait que la beauté pourra surgir des hautes œuvres connues et non d’un rayon de soleil aléatoire sur un paso.
Pourtant, à Londres comme à Séville, la plénitude de la vie est ici et maintenant, dans la manifestation de ce qui est. Entrer dans la plénitude de la
présence, c'est passer au-delà du temps psychologique, sentir l'éternité dans un silence qui est toujours présent dans le mouvement même du changement.
Nous "sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels", à chaque fois qu'abandonnant à elle-même la fuite du temps, nous nous élevons à la
vérité éternelle des choses. Nous sentons alors que nous participons de cette éternité qui nous est ouverte, parce que nous ne sommes pas seulement un corps périssable, mais aussi une essence
dans l'entendement infini de la substance divine, comme dirait Spinoza dans le livre V de l'Ethique.
Pour lui, ce n'est pas exactement "l'homme", en tant qu'individualité corps-esprit, qui peut entrer en contact avec l'éternité, mais c'est l'esprit en tant
que Présence qui peut connaître l'intemporel car Spinoza avance sa formule pour désigner la connaissance philosophique. Cela ne veut pas dire que l'homme se place en dehors du Temps, mais que
dans le temps, il peut transcender le temps psychologique et se retrouver le maintenant-éternel du présent.
J’utilise donc cette belle formule en la déviant de son contexte : pour moi, l’expérience de notre « éternité » est autant affaire de l’esprit qui «
connaît » et approche les œuvres et les choses que du corps affecté par le contexte de la « connaissance » : une fausse note, un toussotement, des paupières fatiguées ne nous feront plus
rien sentir et l’expérience n’aura jamais lieu.