Jeudi 15 janvier 2009
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J’aime par-dessus toutes les villes maritimes, comme
Liverpool, où l’embouchure d’une rivière ouvre sur l’infini de l’océan. Telle est Sanlucar de Barremeda qui mérite bien quelques pèlerinages.
D’abord le pèlerinage de l’historien puisque Christophe Colomb partit de Sanlucar pour son troisième voyage vers
le Nouveau Monde (1498) et de même Magellan, pour le premier voyage autour du monde (1519). Quand le regard passe des rives du Guadalquivir à l'océan, des abîmes
s'ouvrent.
Ensuite le pèlerinage de l’aficionado de la tauromachie et des traditions religieuses. Dans ce sens, je dois
la connaissance de Sanlucar à deux amis très chers : Jean-Blaise Junod et Thierry Meyrat. Jean-Blaise, le grand et modeste cinéaste chaux-de-fonnier, y a tourné deux films imprégnés de
l’Andalousie. Duende décrit l’entrée d’un jeune torero dans l’univers de la tauromachie au moment où il passe son alternative. Pèlerinage compare le monde intérieur des
moniales du couvent de la Maigroge à Fribourg à celui des pèlerins andalous qui, chaque année, se rendent au Rocio adorer une statue de la Vierge. Le cinéaste a filmé un jeune torero sanluquin
et la confrérie de la ville dans ces deux films documentaires. Thierry, actuellement responsable de la délégation du CICR à Pékin, a passé un an sabbatique en Andalousie et m'a fait découvrir
la région en 1997.
J’ai fait hier le pèlerinage du chercheur de bonheur gastronomique.
Sanlucar est célèbre pour la production de mon vin blanc favori, la manzanilla, le vin impossible d’être meilleur que là où il est bu. C’est un
vin viné puisque une fois la fermentation terminée, on ajoute une dose d’alcool à 77% au vin titrant 11 degrés afin qu’il atteigne les 15 degrés. Gardé dans des fûts non ouillés, c’est-à-dire
non remplis régulièrement à ras-bords, le liquide, pas encore divin, voit se développer à sa surface, à cause de l’oxydation, un voile mousseux de levure, appelé flor. C’est le même
phénomène à l’œuvre dans les vins jaunes du Jura.
La particularité des chais de Sanlucar est qu’ils vont s’imprégner de la salinité de l’air pour donner un vin sec, iodé, avec des arômes de fruits secs et d’amande. La manzanilla se boit
dans l’année, peine à voyager et celle destinée à l'exportation a un degré alcoolique légèrement supérieur.
C’est dire que le bar Barbiana de Sanlucar sert de la manzanilla Barbiana pour accompagner les fruits de mer. La manzanilla est en effet incomparable avec des langoustines ou des grandes
crevettes, les gambas.
Ce jour-là le bar avait préparé des galeras cuites, les langoutines du pauvre. Impressionnant de les voir
arriver fumantes sur le zinc.
Trois galeras et un premier verre de cette Barbiana, saline et fruitée
comme jamais, c’était le bonheur presque absolu puisqu’il faut décortiquer cette bête, moins fine que la langoustine, la mer dans le palais tout de même.
Puis deux tortillitas de camaron, c’est-à-dire des beignets de crevettes
grises, une spécialité andalouse difficile à réaliser.
Il faut un produit absolument frais, une bonne quantité de bestioles dans le beignet, une pâte ni trop mince ni
trop épaisse, une friture pas trop grasse. Cela peut donner un étouffe-chrétien, même à Séville.
Celles du bar Barbiana, rempli de fumeurs et de gens du coin, sont divines, et le second verre de manzanilla leur
fit honneur. En soi, une tortillita de camaron est un chef-d'oeuvre plastique.
Le tout m’a coûté 7 euros. La beauté attend toujours qu’on la trouve, surtout dans les choses
simples.
Gloire au bar Barbiana, j'y reviendrai.