Jeudi 26 février 2009 4 26 /02 /2009 17:26
Depuis hier jusqu'au dimanche des Rameaux, le Carême et 40 jours d'intenses préparations de la Semaine Sainte occupent tout Séville. Le 5 avril, certains se battront pour leur siège mais mon coeur sera plutôt avec la Vierge de l'Amertume ou le Christ de l'Amour, dans un jour qui, s'il fait beau, est l'essence même du printemps et de la lumière. Ce printemps dont nous gratifie aujourd'hui un oranger de la Place San Leandro avec une première fleur.


Depuis hier, les confréries redoublent donc d'activités pour exposer leurs effigies pendant cinq jours (des quinarios) dans l'autel de l'église ou de la chapelle, avec des décorations florales sophistiquées rappelant les pasos de la Semaine Sainte.  Ainsi le Christ de la Fondation de la confrérie des Nègres (Negritos), qui fut la première dès le XVIIe siècle à intégrer des noirs se présente dans toute son humanité splendide.


D'autres sortent leur statue dans des Via Crucis qui parcourent le quartier en s'arrêtant dans chaque église. Ainsi le Christ des Cinq Blessures de la confrérie de la Trinité s'est fait hier soir porter dans l'église du couvent Santa Isabel dont j'ai déjà parlé pour ensuite faire une station devant la Vierge des Douleurs de la confrérie des Servites.



Dans la basilique de la Macarena, la Vierge de l'Espérance est habillée en hebrea (en juive, c'est-à-dire pas encore Mère du Seigneur) dans une tenue qui n'a de baroque que les savantes plissures.


Voilà pour le théâtre religieux, indéniablement porteur d'une joie spirituelle pour les fervents des confréries.

Mais la proclamation de la joie du Carême a lieu aussi ailleurs : dans l'encens qui sort des églises et même des rues où il est en vente sous différents mélanges.


La proclamacion del gozo se manifeste aussi dans les torrijas de miel qui commencent à se déguster dans toutes les pâtisseries : ce sont des tranches de pain brioché grillées et trempées dans du vin blanc et du miel. Quand les orangers embaumeront la ville, dans quelques semaines, les torrijas seront le complément nécessaire, à nos narines, de notre palais.


Mercredi 25 février 2009 3 25 /02 /2009 20:38
Encore Cadix, cette ville unique, de saline clarté comme l'a écrit Manuel Machado dans un poème dédié aux grandes villes d'Andalousie.


Cadiz, salida claridad. Granada,
agua oculta que llora.
Romana y mora, Cordoba callada.
Malaga, cantaora.
Almeria, dorada.
plateado, Jaen. Huelva, la orilla
de las tres carabelas.
Y Sevilla.

Cadix, clarté saline. Grenade,
eau cachée qui pleure.
Romaine et maure, Cordoue qui se tait.
Malaga, chanteuse.
Almeria, dorée.
Argentée, Jaen. Huelva, la rive
des trois caravelles.
Et Séville.


Séville, l'unique, n'a pas besoin pour lui d'être décrite. Elle serait tout, belle illusion ! Pourtant, Cadix, blanche ville ouverte sur l'océan salin, est unique par son esprit rieur,  humoristique et frondeur qui se manifeste dans les groupes musicaux qui sillonnent la ville le lundi de la semaine de Carnaval. C'est une ville des Lumières comme je l'ai expliqué hier. L'inverse absolu de la pleureuse Grenade.



Ici chantent Los Canamaques, un groupe qui a gagné le premier prix au concours qui se déroule
au Théâtre Manuel de Falla.




Ici un groupe mixte dans la rue le lundi après-midi avec une chanteuse qui ressemble à Liza Minelli.


Ici, quelques groupes qui parcourent les rues le soir pour chanter
devant un public improvisé.



Lundi 23 février 2009 1 23 /02 /2009 14:10

A Cadix, le carnaval bat son plein, avec cette extraordinaire capacité des Gaditanos de chanter des couplets satiriques dans des groupes musicaux appelés chirigotas ou comparsas. 

Devant la maison natale de Manuel de Falla, on comprend l'esprit musical andalou, si éloigné en apparence de Beethoven et Schubert, si européen pourtant.

En effet, Cadix est la ville des Lumières de l'Espagne où fut proclamée la Constitution de 1812. Son esprit d'ouverture est légendaire : on y est bien accueilli et on y croise des travestis bien intégrés dans la communauté.

Et surtout on trouve une église construite dans le style néo-classique par un père jésuite fortuné à la fin du XVIIIe siècle, l'église de Santa Cueva. Il demanda à Haydn de composer en 1783 Les Sept dernières paroles du Christ et à Goya de peindre une Cène.


Les prochains articles reviendront sur l'esprit magnifique de Cadix, la ville qui sourit.

















Samedi 21 février 2009 6 21 /02 /2009 18:35
Des après-midi pareilles un 21 février en Europe, seule Séville peut nous en offrir. Proche du plus beau parc arborisé d'Europe, le parc Maria-Luisa, la paroisse de San Sebastian organisait dans ses jardins un concert de fanfares de la Semaine Sainte. Douceur printanière ineffable, atmosphère familiale bon enfant avec tortilla et bière à la pression, orangers très en avance dans leur floraison, musiciens jeunes et moins jeunes se préparant déjà pour le dimanche des Rameaux : c'est la Séville profonde, intime, et si secrète pour le profane que je crois ne plus être.


Les processions de la Semaine Sainte sont pour la plupart accompagnées de fanfares. Seules les confréries les plus austères défilent en silence. Au début de la procession jouent des Agrupaciones Musicales. Dans le film qui suit, la première fanfare est celle des jeunes de la Confrérie des Gitans jouant un déchirant morceau, Marie Madeleine.

Les Bandas de Musica terminent la procession et accompagnent le paso de la Vierge par des marches processionnelles. Ici, la fanfare des jeunes de la petite ville de Dos Hermanas joue le début de la marche de l'Etoile Sublime, en l'honneur de la Vierge de l'Etoile. Le troisième morceau, Pasan los Gitanos, est interprété par l'Agrupacion musical de la confrérie des Gitans.

Le dernier est joué par une Banda de cornetas y tambores qui accompagne le paso du Christ avec les déchirures des instruments à piston et la profondeur des tambours.


Deux heures passées dans cette atmosphère sévillane permettent de comprendre pourquoi le Diario de Sevilla parle de Berg, Schubert et Liszt comme de musiciens "centreuropéens". Ce soir le grand pianiste Lars Vogt  a interprété  certaines de leurs oeuvres à la Maestranza devant un public peut-être déjà, mentalement, dans le carnaval ou la Semana Santa : en tous cas beaucoup de toussoteux incapables d'entrer dans l'univers de ce pianiste possédé par la musique, comme s'il se dédoublait pour écouter ce qui surgit de l'autre lui-même.



Jeudi 19 février 2009 4 19 /02 /2009 08:36
Oh Guadalquivir!
Je t'ai vu naître à Cazorla;
aujourd'hui à Sanlúcar mourir.
Un bouillonnement d’eau claire,
au-dessous d'un pin vert,
c’était toi: que tu résonnais bien!
Comme moi, près de la mer,
rivière de boue saumâtre:
rêves-tu de ta source ?


¡Oh Guadalquivir!
¿Te vi en Cazorla nacer;
hoy en Sanlúcar morir.
Un borbollón de agua clara,
debajo de un pino verde,
eras tú,¡que bien sonabas!
Como yo ,cerca del mar,
río de barro salobre,
¿sueñas con tu manantial?


Ce beau poème d’Antonio Machado, grand poète espagnol né à Séville en 1875 et mort en exil à Collioure il y septante ans presque jour pour jour, ouvre cet article consacré à Coria del Rio. Petite bourgade à 15 km au sud de Séville, elle est la seule avant Sanlucar sur les rives du fleuve, bien saumâtre. Charme fluvial qu’on trouve un peu au bord de la Loire. Jusqu’à l’océan, plus de pont mais des navettes de petits bateaux.

Près des rives, le bar Ribera.


Ce jour, deux manzanillas, une assiette de petits rougets frits, une autre d’acedias, une sorte de mini-sole. Friture croustillante, chair translucide des poissons, la pureté absolue de produits pêchés à 60 km de là. Je donnerais plus que 10 francs pour ces trésors.

Acedias fritas

Salmonetes fritos

Un peu plus haut dans la bourgade, le Musée de l’autonomie de l’Andalousie, construit en 2006 dans cette ville natale de Blas Infante.


Né le 5 juillet 1885, il fut le principal soutien du nationalisme andalou. Il était notaire, historien, anthropologue, musicologue, écrivain et journaliste. Avec l'arrivée au pouvoir du Front populaire après les élections de 1936 le mouvement politique andalou récupère des forces et lors l'assemblée de Séville le 5 juillet,  Blas Infante est proclamé président d'honneur de la future Assemblée Régionale d'Andalousie. Peu après le coup d’État du général Franco, plusieurs membres de la Phalange l'arrêtent dans sa maison de Coria del Río. Quelques jours après, le 11  août, Infante est assassiné, sans procès,  au kilomètre 4 de la route de Carmona tandis qu'il crie "Vive l’Andalousie libre !" C'est l’autre grand martyre andalou avec Federico Garcia Lorca.


Le Parlement d'Andalousie a approuvé à l'unanimité, en 1983, le Préambule pour le Statut d’Autonomie de l'Andalousie où Blas Infante est reconnu comme « Père de la Patrie Andalouse ». Il est rendu hommage à Infante toutes les années lors du Jour de l’Andalousie le 28 février et le jour de son assassinat par les franquistes, le 10 août.

Ce même jour, au bord du fleuve, un hélicoptère recherche le corps de Marta del Castillo, jeune Sévillane de 17 ans tuée par son ancien petit ami de 20 ans et jetée dans le fleuve le 24 janvier. Pendant trois semaines toute l’Espagne a été recouverte d’affiches signalant sa disparition et le jeune homme qui avait participé aux recherches a finalement avoué. C’est une émotion considérable qui étreint Séville depuis dimanche : dix pages chaque jour dans les journaux, les chaînes régionales mobilisées, une grande manifestation à Madrid samedi pour exiger des peines incompressibles.

On lisait dans le Diario de Sevilla ce paragraphe mercredi :

En las lecciones de Geografía el río Guadalquivir no será en este centro el padre de Andalucía cantado por Góngora, el río que surcaron vikingos, samurais y galeones cargados de oro, que nace en Cazorla y desemboca en Sanlúcar de Barrameda. Es el río que guarda el tesoro que un ladrón se llevó del santuario doméstico, Marta de Sevilla y de España, que ayer no iba en la fila de compañeros que salían del recreo.

Pendant les leçons de géographie le Guadalquivir ne sera pas dans cette école le père de l'Andalousie chanté par Góngora, la rivière qu'ont sillonnée vikings, samouraïs (
Il faut savoir que des Japonais voulant se christianiser sont arrivés à Coria del Rio au XVIIe siècle) et galions chargés d'or, qui naît à Cazorla et débouche à Sanlúcar de Barrameda. C'est la rivière qui garde le trésor qu'un voleur a emporté du sanctuaire domestique, la Marta de Séville et de l'Espagne, qui n’était pas hier dans la file des camarades qui sortaient de la récréation.

Machado mort de chagrin en exil à Collioure, Infante fusillé sur un route de campagne, Marta jeté dans le fleuve comme une chienne crevée. Les petits rougets sont bien futiles mais si essentiels pourtant…

Mercredi 18 février 2009 3 18 /02 /2009 08:29
La salle de concert appartient à la Fondation Cajasol, la banque la plus importante de la région qui investit beaucoup dans la culture. Construite à la fin du XXe siècle, elle a une structure inspirée d’un théâtre à l’italienne,  une demi-arène avec un « paradis » notamment. Sur la scène est clairement visible le signe de la banque.

250 personnes écoutent ce soir-là la pianiste sur des sièges modernes et un parquet en bois blond immaculé. C’est un concert de "convivencia" (la « vie en commun ») organisé par la Fondaction Jimenez-Becceril, un ancien conseiller municipal assassiné avec sa femme en 1998 par l’ETA. Dans le public, beaucoup de couples bourgeois dans la soixantaine, des jeunes amateurs et même quelques enfants, assurément très peu de mélomanes car, c’est paradoxal, le concert est gratuit sur inscription préalable. On vient ici pour rendre hommage à Becerril et pour voir et entendre la grande lionne que la Fondation a invitée dans cette arène. La soirée commence par un court film retraçant la vie du disparu sauvagement mis à mort.

La semaine dans cette ville est printanière, 18 degrés tous les après-midi, et durant le concert, ce ne sera que forts et inopportuns toussotements, enclanchements d’appareils photograhiques (4 à 5 photographes couvrent l’événement pour leur journal du lendemain, cf plus bas), vieillards indisposés qui quittent la salle, froissements de programmes et de bonbons, trois sonneries de portable, babillages : le pire public que j’aie jamais vu dans une salle de concert et ce dans la « ville du public », comme le journal local la nomme après la victoire de l’Espagne contre l’Angleterre la semaine précédente.

La même pianiste géorgienne de 63 ans est dès le départ une lionne blessée. Le Steinway n’est pas parfaitement accordé. Avec sa carrure impressionnante, elle fait, contrairement au Wigmore Hall de Londres le 4 février, son chemin de croix dans la ville de ce soir. Coulées incertaines, même pas rageuses dans certains passages, pattes de velours qui s’emmêlent dans d’autres. Elle attaque les deux dernières sonates de Beethoven, comme ne l’ont fait dans cette ville que probablement très peu de pianistes. Ce dyptique majeur de l’histoire de la musique, combien je l’aime, combien de fois je l’ai écouté. Il ouvre un abîme au public de ce soir, pas accoutumé à ces sommets escarpés. La lionne vit son calvaire dans le mouvement fugué de la 110 et fait ce qu’elle peut dans la 111 qui ne nous emmène nulle part. Un Impromptu de Schubert donné en bis achève la soirée (et le public, et la pianiste) dans la même ambiance : la lionne ne revient qu’une fois saluer dans l’arène.

C’est Elisabeth Leonskaya à la Fondation Cajasol de Séville le 17 février 2009.
La vidéo vous fait écouter le début de la 110, le début et la fin de la 111, avec force toussoutements.

Tout – la salle, le public, donc l’artiste, dépouillée, humiliée, trahie, flagellée, méprisée, crucifiée -  concourt à ce qui est impossible à Londres : le déni du classicisme, la surface sans la profondeur, le temps qui se désagrège. Dans cette ville culturelle européenne,  le duende n’existe que dans le flamenco ou la corrida car on ne peut demander aux Sévillans une attention constante. On ne sait pas ici que la beauté pourra surgir des hautes et longues œuvres connues de l’humanisme européen des pays du Nord et pas seulement d’un rayon de soleil aléatoire sur un paso, d’un court poème de Machado ou de Jimenez ou d’une faena de Curro Romero.

Pourtant, à Londres comme à Séville, la plénitude de la vie est ici et maintenant, dans la manifestation de ce qui est. Nous "sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels", à chaque fois qu'abandonnant à elle-même la fuite du temps, nous nous élevons à la vérité éternelle des choses. Nous sentons alors que nous participons de cette éternité qui nous est ouverte, parce que nous ne sommes pas seulement un corps périssable, mais aussi une essence dans l'entendement infini de la substance divine, comme dirait Spinoza dans le livre V de l'Ethique.

Pour lui, ce n'est pas exactement "l'homme", en tant qu'individualité corps-esprit, qui peut entrer en contact avec l'éternité, mais c'est l'esprit en tant que Présence qui peut connaître l'intemporel car Spinoza avance sa formule pour désigner la connaissance philosophique. Cela ne veut pas dire que l'homme se place en dehors du Temps, mais que dans le temps, il peut transcender le temps psychologique et se retrouver le maintenant-éternel du présent.

J’utilise donc cette belle formule EN NE LA DEVIANT PAS, CETTE FOIS, de son contexte : pour moi, l’expérience de mon « éternité » a été dans ce concert de « passion » celle du pur esprit qui comprend les causes des choses et de ce qui nous affecte:  des fausses notes, des toussotements et crépitements, des paupières fatiguées m’ont fait expérimenter ma puissance de penser et de comprendre que Séville la baroque ne peut devenir Londres la classique. Se libérer des fausses idées sur ce qu’on croit adorer, c’est là la liberté.

Sans acrimonie, ni tristesse ni pitié : des gambas cocidas de Sanlucar ont suivi, dans un enroulement nocturne infernal somme toute unique.



La photo parue dans le Diario de Sevilla d'aujourd'hui:


Mardi 17 février 2009 2 17 /02 /2009 18:24
Pourquoi passer six mois sabbatiques à Séville ? La question souvent posée se résout dans une réponse simple : pour voir le printemps arriver.



Séville, insupportable en été et bien humide en décembre et janvier, ne vit que pour le printemps. Nombre de poètes ont chanté cette saison bénie, et on doit y voir surtout un sens symbolique qui se décuple en Andalousie : c’est le retour de la vie, la naissance d’un monde chaque fois neuf, l’espérance d’une résurrection annuelle des âmes et des corps.

Le printemps culmine dans la Feria de Abril, deux semaines après la fin de la Semaine Sainte mais se montre déjà depuis une semaine. Pendant que ma ville natale croule sous la neige et le froid, dans Séville, les hirondelles sillonnent le ciel crépusculaire et, surtout, naissent des follicules de fleurs d’oranger sur la place San Leandro et dans le Corral. Dans même pas un mois, les premières vont éclore et envelopper la  ville d’un cocon amniotique.

Rien de baroque ici, mais la simplicité touchante d’un petit embryon dont on aurait aimé que Ponge l’eût connu.






Lundi 16 février 2009 1 16 /02 /2009 16:38
L’exposition consacrée au peintre Juan de Roelas se tenait au Musée des beaux-arts de Séville jusqu'au 15 février ainsi que dans quelques églises où ce prédécesseur de Vélasquez, Murillo et Zurbaran a peint vers 1610-1620 des toiles de retables : c’est l’occasion dans la vidéo proposée de se plonger dans le pur baroque sévillan.

En effet, le dernier jour de l’exposition était aussi le neuvième jour de la novena de la confrérie de San Isidoro. Le Vendredi Saint en fin en fin de soirée, Jesus des Tres Caidas (le Christ des Trois Chutes, pendant son chemin de croix) parcourt, dans un silence de deuil, les rues de Séville.

Ce dimanche de février, il est exposé sous le retable pour être vénéré neuf jours par les membres de cette confrérie bourgeoise du centre-ville. L’archevêque de Séville officie et, à un certain moment, les frères et sœurs de la confrérie  procèdent à un rite incompréhensible pour le profane.

Ils vont doublement baiser le Livre de Règles de la confrérie après avoir posé la main sur un Evangile. Ces bondieuseries rituelles – pour un calviniste - n’ont rien de spectaculaire mais quand elles ont pour arrière-plan le retable de Roelas et le Christ du sculpteur Gijon (fin XVIIe siècle), le moment devient du pur théâtre.


Dans le montage photographique, j’ai voulu que la statue se fonde avec les figures peintes. Ce dimanche-ci, les couleurs, les dorures, les décorations, les parures et les ornements floraux s’entremêlaient avec les odeurs prononcées d’encens et les chants religieux de la petite chorale.

Superpositions, entrelacements, surabondances que les détracteurs du baroque appelleraient des boursouflures et qui me ravissent depuis 12 ans que je viens à Séville. Ce n’est pas la justification par la foi mais la justification de la foi par des images, toujours belles, fines et riches. Il y a de la profondeur dans ces surfaces-là…


Dimanche 15 février 2009 7 15 /02 /2009 18:14
La buena suerte, c'est la chance ! Et j'en ai toujours à Séville qui m'enrobe de sa fluidité, qui fait se dérouler les bons moments successifs de manière inattendue mais combien naturelle.

Aujourd'hui, je reviens chez moi au début de l'après-midi et devant le Corral, les costaleros de la confrérie de la Rédemption, ma voisine, s'entraînent.

Chaque Lundi Saint, ils portent le paso représentant le mystère du Baiser du Judas; le second paso, plus petit, est toujours en Andalousie le paso de palio (un paso recouvert d'un dais brodé) d'une statue de la Vierge, en l'occurrence la Vierge du Rocio.



Le film suivant est une absolue rareté que bien des journalistes auraient voulu filmer. C'est ma joie que de le diffuser, avec la gratitude de rigueur pour ces hommes qui se brisent la nuque chaque Lundi Saint.

Samedi 14 février 2009 6 14 /02 /2009 13:55
Au confluent du Rio Genil et du Guadalquivir, Palma del Rio est une bourgade qui abrite de très belles et très fameuses plantations d'orangers au point même que les agriculteurs ont un site Internet de vente d'oranges. La promenade, risquée puisque l'entrée est aussi interdite dans la plantation qu'une balade dans les vignes d'Yquem, fut un long travelling vert et orange que je vous fais partager.


On comprend mieux combien ce fruit est noble quand il est bien cultivé.
 
Il ne ressemble en rien à ce qu'on achète dans nos supermarchés sous le nom d'oranges d'Espagne. La plupart ont été stockées, encore vertes, et ont mûri dans des entrepôts frigorifiques géants.

Ici, rien de tel dans la forme, la couleur, la suavité du goût.


Ponge l'a si bien dit :


(...) Mais ce n’est pas assez avoir dit de l’orange que d’avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l’air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l’accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte, et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du liquide (...)

Et l’on demeure au reste sans paroles pour avouer l’admiration que mérite l’enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon – buvard humide dont l’épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.


 


 


Jeudi 12 février 2009 4 12 /02 /2009 12:18
En plein centre de la ville moderne, près de la gare Santa Justa et d'un grand centre commercial, le quartier de Nervion abrite la stade Roman Sanchez Pizjuan, fief du F.C. Sevilla, l'ancestral rival du Betis. Hier les champions d'Europe espagnols accueillaient en match amical l'équpe d'Angleterre dans ce stade mythique pour moi et beaucoup d'autres.

J'ai beaucoup plus apprécié l'après-midi autour de Nervion que le match en lui-même. Assourdi par les trompettes de suppporters stupides et chauvins qui ont sifflé l'hymne anglais, je crois définitivement préférer regarder le foot à la télé. Les Anglais probablement anémiés par le froid sévissant outre-Manche n'ont rien montré et perdu 2-0.

Le stade est baroque dans la manière de se présenter :

L'une des céramiques évoque la Coupe du Monde 1982.

 

Le 8 juillet 1982, devant 70 000 spectateurs, la demi-finale de la Coupe du Monde de football oppose la France à l'Allemagne. Je le regarde dans la cuisine d'un paysan périgourdin déporté en Allemagne pendant la guerre, en buvant du Monbazillac : inoubliable moment de tension et d'émotion.

Classique opposition de style entre la rigueur tactique et physique d'une part et le jeu technique et offensif d'autre part, ce match est devenu l'une des rencontres légendaires de l'histoire de la Coupe du monde. Pour la première fois dans l'histoire de la Coupe du Monde, une rencontre va se jouer aux tirs au but. 3-3 après prolongations, mais 5-4 pour l'Allemagne.

Cette rencontre a fait dire à Michel Platini :"Aucun film au monde, aucune pièce ne saurait transmettre autant de courants contradictoires, autant d'émotions que la demi-finale perdue de Séville."

"Séville est à part. Moi, je le range définitivement dans le musée imaginaire du football. Dans cinquante ans, les enfants s'en donneront encore à cœur joie. Ils se bousculeront devant les images, afin d'observer ce qu'une défaite peut avoir de grandiose lorsque le champ de bataille est à la hauteur […]. D'une certaine façon, Séville n'est même plus un rendez-vous manqué. C'est un combat figé dans l'histoire du sport. » Pierre-Louis Basse.

 

Ce stade est un chaudron par sa disposition spatiale : il valait bien mon pèlerinage d'un soir.

 


Mercredi 11 février 2009 3 11 /02 /2009 15:27
Livio est né ce matin, 11 février 2009 dans les frimas chaux-de-fonniers. A Séville, son anagramme presque parfait, c’est le premier jour du printemps : lumière divine, température suave, vent net et discret. Sans son père, un ami très cher, jamais je ne me serais décidé pour ce congé sabbatique. Il pensait que je devrais écrire un livre sur Séville, moi qui ne suis pas écrivain... Un blog suffit, malgré la vulgarité du terme.


Livio mérite donc bien une mise en scène un peu baroque (mais sans trucage photographique) qu’on lui expliquera un jour.

Qu’il vive donc bien, Livio, en direct de la pureté de la vie, et, ici, devant un des plus beaux panaromas urbains du monde : du pont de Triana, le Guadalquivir et Séville avec ses arènes et la Giralda, à 14 h. 30 le 11 février 2009, tout près de la calle Pureza...

Lundi 9 février 2009 1 09 /02 /2009 17:32
En plein cœur du quartier historique de Santa Cruz, au-dessus de ruines romaines de l’ancienne Hispalis, l’ancien palais du XVIe siècle Aire de Sevilla. Ce sont maintenant des bains arabes qui maintiennent cette tradition, très vivante aussi à Budapest dans ses bains turcs. La seule différence est qu’à Séville les bains ont disparu dès le XVIIe siècle, catholicisme aidant.

Le principe est le même : pendant deux heures on passe d’un endroit à l’autre (les trois bains tiède/chaud/froid, un bain chaud d'eau de mer, un énorme jacuzzi, un bain de vapeur, une salle de relaxation…) enveloppés par la lumière feutrée des bougies, les couleurs, décidément incoutournables à Séville, rouge foncé des murs, bleu-vert de l’eau, un fond de musique orientale.


Dimanche 8 février 2009 7 08 /02 /2009 16:06
Après deux semaines passées dans un froid frigorifique, tant dans le Jura qu'à Londres, perturbée comme jamais en 20 ans par 20 centimètres de neige, le retour à Séville nous offre les premières fleurs de bougainvillés. L'attente ou l'espérance du printemps ne rime à rien puisque sitôt désiré, il est là au Corral.

Ce rythme du cycle de vie est particulier: c'est en janvier qu'on taille les orangers et qu'on fait les jardins. Et en février déjà, les fleurs reviennent.

Jeudi 5 février 2009 4 05 /02 /2009 23:43

La salle de concert, une des plus fameuses du monde pour les récitals ou la musique de chambre, est une sorte de temple. Construite au début du XXe siècle dans le style Renaissance, elle a une structure rectangulaire inspiré d’un plan basilical, de fausses colonnes à la Brunelleschi et un plafond demi-voûté. Au fond, une « abside » surmontée d’une fresque art nouveau : c’est la scène de jeu. Tout est ici « classique » pour que la musique se diffuse dans une acoustique parfaite comme  l’allégorie peinte le signifie.


600 mélomanes un peu excentriques écoutent ce soir-là la pianiste sur des sièges en tissu rouge très poussiéreux. C’est shabby et dirty, un faux chic très négligé,  typique du pays.  Dans le public, pas de tenue de soirée ni d’apparat, pas d’escarpins, de bijoux et de maquillage. Il y un vieillard aveugle accompagné par sa femme, deux frères célibataires mal attifés, de vieilles dames professeurs de piano avec une canne, d’autres parfumées à l’Heure bleue avec un sac en plastique, quelques couples modernes, de jeunes étudiants boutonneux aux lunettes démodées : tous des enfants ou petits-enfants d’amateurs qui allaient écouter Myra Hess jouer Beethoven dans les couloirs du métro sous les bombardements de 1942, dans le sang et la sueur de la guerre.

La semaine dans cette ville est glaciale depuis une semaine et pourtant durant tout le concert pas un toussoutement,  aucun froissement de papier, nulle ventilation et même pas une bourgeoise aux poignets clinquant de bracelets métalliques.


La pianiste géorgienne de 63 ans est léonine. D’une carrure impressionnante, elle joue avec une profondeur de son que seul Richter possédait. Coulées félines, rageuses dans certains passages, pattes de velours espiègles dans quelques autres. Elle attaque les trois dernières sonates de Beethoven, comme l’ont fait dans cette même salle Solomon ou Brendel, et beaucoup d’autres. Ce tryptique majeur de l’histoire de la musique, combien je l’aime, combien de fois je l’ai écouté. La lionne poétise la 109, fait sortir des abymes le mouvement fugué de la 110 et atteint l’extrême des possibles dans la 111.

C’est Elisabeth Leonskaja au Wigmore Hall de Londres le 4 février 2009.

Tout – la salle, le public, l’artiste, les œuvres -  concourt à ce qui est impossible à Séville : le classique et non le baroque, la profondeur plutôt que la surface, la durée au lieu de l’instant. Dans cette forme culturelle européenne, le duende ne peut exister car il est prévisible que l’événement sera grandiose et demandera une attention constante de l’auditeur. On sait que la beauté pourra surgir des hautes œuvres connues et non d’un rayon de soleil aléatoire sur un paso.

Pourtant, à Londres comme à Séville, la plénitude de la vie est ici et maintenant, dans la manifestation de ce qui est. Entrer dans la plénitude de la présence, c'est passer au-delà du temps psychologique, sentir l'éternité dans un silence qui est toujours présent dans le mouvement même du changement.

Nous "sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels", à chaque fois qu'abandonnant à elle-même la fuite du temps, nous nous élevons à la vérité éternelle des choses. Nous sentons alors que nous participons de cette éternité qui nous est ouverte, parce que nous ne sommes pas seulement un corps périssable, mais aussi une essence dans l'entendement infini de la substance divine, comme dirait Spinoza dans le livre V de l'Ethique.

Pour lui, ce n'est pas exactement "l'homme", en tant qu'individualité corps-esprit, qui peut entrer en contact avec l'éternité, mais c'est l'esprit en tant que Présence qui peut connaître l'intemporel car Spinoza avance sa formule pour désigner la connaissance philosophique. Cela ne veut pas dire que l'homme se place en dehors du Temps, mais que dans le temps, il peut transcender le temps psychologique et se retrouver le maintenant-éternel du présent.

J’utilise donc cette belle formule en la déviant de son contexte : pour moi, l’expérience de notre « éternité » est autant affaire de l’esprit qui « connaît » et approche les œuvres et les choses que du corps affecté par le contexte de la « connaissance » :  une fausse note, un toussotement, des paupières fatiguées ne nous feront plus rien sentir et l’expérience n’aura jamais lieu.
 
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