Plus grande est la Joie dont nous sommes affectés, plus grande est la perfection à
laquelle nous passons, c'est-à-dire plus il est nécessaire que nous participions de la nature divine. Il appartient à l'homme sage d'user des choses, d'y prendre plaisir autant qu'il est possible
(non certes jusqu'à la nausée, ce qui n'est plus prendre plaisir). Il appartient à l'homme sage, dis-je, d'utiliser pour la réparation de ses forces et pour sa récréation, des aliments et des
boissons agréables en quantité mesurée, mais aussi les parfums, l'agrément des plantes vives, la parure, la musique, le sport, le théâtre et tous les biens de ce genre dont chacun peut user sans
aucun dommage pour l'autre. Le Corps humain est en effet composé d'un très grand nombre de parties de nature différente qui ont continuellement besoin d'un aliment neuf et varié pour que le Corps
entier soit identiquement capable d'accomplir tout ce qui peut suivre de sa nature, et pour que l'Esprit, par conséquent, soit lui aussi capable de comprendre plusieurs choses simultanément et
d'une façon équivalente.
Spinoza, Ethique, IV, 45, scolie, trad. Misrahi,
PUF, 1990
J'ai vécu l'arrivée du printemps à Séville au Corral del Condeet dans ce
blog que j'ai écrit, au fil des jours, j'ai parlé d'aliments et de boissons,de parfums, de (belles) plantes, de parures (de pasos, de Vierges et de Christs),
de musiqueet de sport (football, corrida). De théâtre aussi,dans cette ville baroque
qui est le plus grand opéra du monde lors de sa Semaine Sainte.
Ave Maria purisima, sinpecado concebida (Je vous salue Marie très pure, conçue sans pêché): telles seraient les paroles
qu’on devrait prononcer avant d’entrer dans un couvent de clôture pour acheter des douceurs. Au Monastère de San Clemente dont une partie sert de lieu d’exposition depuis 1992, l’accueil est plus
souple et même charmant. On passe un grillage électrique après s’être annoncé par interphone et on choisit ses biscuits, confitures ou liqueurs.
La délicieuse nonne sud-américaine qui a, ce lundi de mi-mars, accepté de se faire filmer sourit en invoquant Jésus. Je lui
ai fait plaisir en lui vantant les qualités de ses surtidos, ses assortiments de biscuits aux amandes. Mais j’étais accompagné d’une amie suisse qui elle-même a beaucoup détendu
l’atmosphère. Il n’empêche que j’ai hésité à classer ce court article dans la rubrique « (Belles) plantes ». Ave Maria impurisima...
Le charme des villes tient dans leurs établissements publics typiques et populaires qui concentrent l’esprit des lieux sans la
pollution touristique. Pour rien, on a tout : les consommations et aliments immémoriaux, le décor organisé et surchargé de signes émotionnels, les gens habitués et cordiaux. Dans la chère rue
Gamazo de quartier de l’Arenal, une enseigne banale mais soignée annonce la Casa Moreno, chacineria et ultramarinos, (charcuterie et épicerie, les produits d’outre-mer
ayant passé dans le langage usuel pour désigner les produits en conserves ou en bocaux).
On franchit l’espace du magasin et on se retrouve dans l’arrière-boutique devant un comptoir accorte, des images de Vierges, de
Christs et de taureaux. Le patron sert des cafe con leche dans des verres et prépare les bocadillos (miches de pain blanc toastées) avec ses délicieuses charcuteries : c’est le
pain quotidien des Sévillans et parfois le mien.J’y ai même rencontré un costalero du paso de la Sentencia.
Si j’aime ce quartier de l’Arenal, rythmés tous les dix mètres par les meilleurs bars à tapas du monde, c’est aussi
par toute son histoire. Proche de l’ancien port, c’était le barrio (quartier) du « sable », des rives du Guadalquivir, qui se situait vers les arènes à l’extérieur des murailles de la
ville. Cette magnifique image d’un plan de Séville de 1771 explique l’origine de ces lieux où j’ai toujours logé avant le Corral del Conde.
A une cinquantaine kilomètres au sud-ouest de Séville, on arrive à Villamanrique de la Condesa, une petite ville proche de
El Rocio où a lieu chaque année le plus important pèlerinage d'Europe. Une semaine avant la Pentecôte, plus d'une centaine de confréries d'Andalousie et d'Espagne vont marcher jusqu'à l'Eglise
du Rocio qui abrite une célèbre Vierge portée dans la foule la nuit du dimanche au lundi.
Nuestra Señora del Rocío (littéralement Notre Dame de la Rosée), est appelée
également Blanca Paloma (Blanche Colombe), La Pastora (la Bergère) ou La Reina de las Marismas (la Reine des Marais).
La légende de l'apparition de la Virgen del Rocío remonte au XVIe siècle. Elle a été
transmise oralement et ce n'est qu'au XVIIIe siècle qu'on en retrouve la première trace écrite.Elle raconte qu'un berger (ou un chasseur, selon les versions) du nom de Gregorio Medina, habitant à Villamanrique de la Condesa, trouva
au lieu-dit La Rocina, dans une cavité d'un arbre, une statuette de la Vierge et décida de l'emmener avec lui à Almonte, le village le plus proche, à 17 km de là. Sur le chemin, il se
reposa un instant et, à son réveil, la statuette avait disparu. Il retourna alors à l'endroit où il l'avait découverte et la retrouva au même endroit. Quand il raconta son aventure aux
autorités d'Almonte, ces dernières en conclurent que la statuette y était retourné de sa propre volonté et que cet endroit était le sien. Ils décidèrent d'ériger un ermitage à cet endroit pour
son adoration. La Vierge prit le nom de Virgen de Las Rocinas, puis de Virgen del Rocío en 1758.
C'est à Villamanrique que la plupart des confréries s'arrêtent avec leur chariot devant
l'église pour saluer l'étendard de la Vierge de la confrérie de la ville. En effet, chaque confrérie transporte avec elle un étendard (simpecado) symbolisant la pureté virginale et
placé sur une carreta, un chariot à grandes roues capable de franchir certains gués.
J'assisterais bien au pèlerinage et en particulier à la cérémonie de Villamanrique, le 28
mai, où les boeufs tirant les carretas sont dressés à s'agenouiller devant l'image de la Vierge.
J'aurais déjà pris mes repères dans le bar en face de l'église, un concentré de l'Andalousie : images du pèlerinage, photo du Christ sévillan de l'Expiration, programme des corridas de
Séville, rien ne manque à la panoplie profonde de l'âme andalouse. Ensuite, je marcherais avec les pèlerins pendant 25 kilomètres dans l'immense pinède qui sépare Villamanrique du
Rocio.
La vidéo vous donne une idée de l'entreprise qui met en joie sprituelle les pèlerins,
croyants ou athées d'ailleurs.
Avec 28,2 degrés sous abri, la température de cet après-midi du 14 mars 2009 n'est pas loin d'approcher des records puisque le
maximum jamais atteint dans un mois de mars fut en 1955, le 24, avec 30,8. Ces quelques jours inhabituels et bénis pour les Jurassiens sabbatiquants ont fait exploser le printemps et en
particulier les orangers et les autres arbres symboliques de la Semaine Sainte puisque tout, en somme, s'y rapporte pendant le Carême sévillan.
Le nom de cet arbre lui vient de sa région d'origine et selon la légende, un des douze disciples de Jésus se pendit à ses branches.
Ses fleurs sont les larmes du Christ, et leur couleur, pourpre, la couleur de la honte du traître.
C'est un arbre de Judée et le Corral del Conde est justement à côté de l'église de la confrérie du Baiser du Judas qui
effectue sa procession le lundi de la Semaine Sainte : j'en ris !
En plein centre de la zone piétonne et commerçante de Séville, dans une petite rue latérale, la calle Jose de
Velilla. Quand on s'approche du bar El Blanco Cerrillo, l'odeur de friture vinaigrée vous attrape les narines à dix mètres. C'est dans ce lieu banal qu'on mange les meilleurs
boquerones fritos de Séville.
Ce sont des anchois marinés (adobo) et frits. C'est croquant, onctueux, haut en goût et "rapicolant" comme on dit chez moi. La seule boisson qui accompagne dignement ces chef-d'oeuvres
basiques et ravigotants de la cuisine sévillane est une bière Cruzcampo très fraîche, une pils appartenant au groupe Heineken mais avec une saveur et une texture typique propre
à Séville.Fondée en 1904 par Roberto et Agustín Osborne à Séville, elle prit le nom de Vía Crucis
a la Cruz del Campo du nom d'un parcours dans les rues de Séville retraçant le chemin de croix du Christ : même la bière...
Je ne résiste pas à adjoindre en conclusion les délicieuses publicités dont nous gratifiait baroquement et shakespeariennement cette boisson sainte à Cadix : pendant le carnaval rien n'est ce
qu'il semble être.
Séville commence à "lucir guapa", écrivions-nous hier pour dire comment la ville se fait belle, comment sa beauté
commence à devenir lumineuse. Pour qui donc sont offerts tous ces atours si précieux ?
La Vénus au miroir du Sévillan Velazquez nous aide, de son londonien exil à la National Gallery, à
répondre.
Il y a trois manières de voir et comprendre ce chef-d’œuvre de l’histoire de l’art, peut-être plus émouvant encore que
Les Ménines, pour percer le mystère de la ville-femme : à qui se donne-t-elle à voir ?
D’abord, c’est le don narcissique de soi à soi : Vénus se regarde dans son miroir et s’admire comme Narcisse. On la voit
se mirer, de l’extérieur, et jouir de sa beauté. Telle est Séville à longueur d’années.
Autre vision du tableau : la Vénus regarde le spectateur qui l’admire et, dans ce jeu mis en scène, devant le rideau
ouvert, elle se pare de ses atours dans le théâtre de soi-même. Telle est la Séville baroque pendant la Semaine Sainte primaveral, le plus grand opéra du monde, et la Feria, on
le verra bien : regardez comme je suis belle quand je vous le montre si bien.
Bien improbable ultime interprétation du tableau, Vénus, dans son humble et fragile beauté qu’elle sait sublime, s’ouvre
au vertige de regard de l’autre : ne reste pas à m’admirer, je t’aime et aime-moi s’il te plaît. La femme s’ouvre au mystère de l’autre dans une relation éthique d’égale à égal. Telle n’est
jamais Séville.
"Sevilla hay que vivirla en primavera. Se acerca el buen tiempo y la gente esta mucho mas feliz, sera porque llegan las
fiestas o por tener luz hasta tarde. Mientras, Sevilla empieza a preparar su fondo de armario para lucir guapa. Dicen que va a ponerse preciosa."
"Séville il faut la vivre au printemps. Le beau temps se rapproche et les gens sont beaucoup plus heureux parce que les
fêtes arrivent et qu'ils jouissent des journées plus longues. Pendant ce temps, Séville commence à préparer son fond d'armoire pour resplendir dans sa beauté. On dit qu'elle va devenir
précieuse."
Voilà ce qu’on pouvait lire dans un article du Correo de
Andalucia dimanche. Et c’est spectaculaire : les orangers prêts à faire exploser leurs fleurs blanches – je n’utiliserai pas un autre verbe à connotation plus
érotique,
les températures qui grimpent presque anormalement au point d’atteindre 28 degrés en fin de semaine si la météo ne se
trompe, les soirées qu’on peut passer à manger sur la galerie du Corral, les glaciers qui ouvrent leurs échoppes, les églises qui repeignent leurs murs.
Suerte, disent ici les gens avant de se quitter pour une prochaine
fois.Tout de bon: bonne continuation, porte-toi bien, que le "bon sort" t'accompagne
!
Séville me porte toujours chance mais aujourd'hui à 11 heures du matin, c'est inespéré.
La Confrérie du Silence, fondée en 1340, est la plus ancienne de Séville et son image titulaire est Nostro Padre Jesus
Nazareno, statue sculptée au début du XVIIe siècle. Le premier vendredi de mars a traditionnellement le baise-pied - besapies - de cette effigie qui a la particularité de porter en
avant sa croix en écaille de tortue. La confrérie du Silence est en effet, malgré l'austérité absolue de sa procession, une
des plus richement ornées d'Espagne avec un dais du paso de la Vierge en argent et pierres précieuses. J'ai voulu accompagner les images de la cérémonie du besapies d'un chant flamenco,Que he dejado de quererte,interprété
par l'immense Camarón de la Isla. Surnommé Camarón (« crevette ») à cause de ses cheveux blond-châtain, Jose Monje a mélangé flamenco archaïque et innovations de son cru. Il est
considéré comme le chanteur de flamenco le plus populaire de la période récente. Le flamenco fera l'objet de plusieurs prochains
articles au fur à mesure que je le découvrirai dans sa substance.
Que he dejado de quererte, me mandaste a decir, que he dejao de quererte, y aunque estoy lejos de ti siempre te tengo pressente, sin ti no puedo vivir.
Que j’aie cessé de t'aimer tu m'as ordonné de le dire, Que j’aie cessé de t'aimer, et bien que je sois loin de toi toujours je t'ai présent en moi, sans toi je ne peux pas vivre.
Une saeta est un court chant à caractère religieux chanté en l'honneur d'un paso lors des cérémonies de la Semaine Sainte.
A certains moments clefs du parcours d'un paso, un membre du public, ou de la confrérie responsable du paso peut lancer une saeta, qui veut d'ailleurs dire flèche en espagnol. Il s'agit en fait d'une
ode-prière à la Vierge, ou au Christ du paso, dont les racines musicales sont arabes et gitanes. La confrérie des Gitans est une plus importantes de Séville puisqu'elle clôt les processions du vendredi matin. La rentrée dans son église de la Vallée est spectaculaire puisque la place où se chantent des saetas est entourée d'immeubles modernes qui
font caisse de résonance.
Le Cristo de la Salud est un Christ dit nazareno puisqu'il porte sa croix sur les épaules. Les saetas
qui lui sont lancées des balcons sont si "gitanes" et émouvantes que je défie quiconque, même le plus calviniste, de ne pas être ému aux larmes un Vendredi Saint vers 13 heures sur cette place.
C'est le seul endroit que je connaisse au monde où j'ai vu pleurer ensemble des milliers de personnes.
Hier soir avait lieu dans l'église de la Hermandad de los Gitanos un concert de saetas chantées par des membres
ou des proches de la confrérie. Elles s'adressent au Christ, ce qui explique que les chanteuses tournent le dos au public.
Chants au Christ souffrant, mais apportant la Santé, la salud par sa souffrance même. Ce n'est pas le Christ d'Antonio
Machado, ni le mien d'ailleurs, si le Christ a été - ou est encore - quelqu'un, ou quelque chose, pour nous...
Dijo una voz popular:
¿Quién me presta una escalera
para subir al madero
para quitarle los clavos
a Jesús el Nazareno?
Oh, la saeta, el cantar
al Cristo de los gitanos
siempre con sangre en las manos,
siempre por desenclavar.
Cantar del pueblo andaluz
que todas las primaveras
anda pidiendo escaleras
para subir a la cruz.
Cantar de la tierra mía
que echa flores
al Jesús de la agonía
y es la fe de mis mayores.
¡Oh, no eres tú mi cantar
no puedo cantar, ni quiero
a este Jesús del madero
sino al que anduvo en la mar!
Une voix populaire a dit:
Qui est-ce qui me prête un escalier
Pour monter sur la croix
retirer les clous
à Jesús Nazaréen ?
Oh, la saeta, le chant
au Christ des Gitans
toujours avec du sang aux mains,
toujours pour déclouer.
Chant du peuple andalou
qui tous les printemps,
demande des échelles
pour monter sur la croix.
Chant de ma terre
qui envoie des fleurs
au Jesus de l'agonie
et qui es la foi de mes ancêtres.
Oh, tu n'es pas mon chant,
je ne peux chanter ni aimer
ce Jesus sur la croix de bois
mais celui qui a marché sur la mer!
Des produits de la mer, introuvables chez nous, font la joie quotidienne des Andalous. Sans autre
commentaire que les légendes, pour une fois... Ou peut-être cette supputation : à Amsterdam vers 1650, on trouvait sûrement des solettes et des crevettes grises de la mer du Nord...
Acedias, sorte
de petites soles
Pijotas,
délicieuses en friture
Chocos,
tronçons de grandes seiches, très bons frits ou en boulettes
Huevas (foie
de colin)
Huevas
aliñadas, en vinaigrette, cuisinés par moi
Camarones (petites crevettes), à manger
crues ou en beignet
Shakespeare est un des piliers du baroque européen. Ses pièces
alternent la trivialité des fossoyeurs vulgaires trouvant un crâne en bêchant la terre avec la sublimité des questions métaphysiques d’Hamlet sur le sens de la vie et de la mort. Ne nous
trompons pas en pensant que le rapport de Séville avec la mort ne passe que par de sublimes Christ crucifiés exposés dans les églises et processionnant lors de la Semaine
Sainte.
Christ de l'Amour (Juan de Mesa, 1620) exposé pendant cinq jours
dans le choeur de l'église du Salvador
Il est cruel et proprement démoralisant d’aller se promener dans le cimetière San Fernando, qui ne mérite pas une photo, pour
s’en convaincre.
Entrée minable dans le trafic d’un grand boulevard périphérique, stands misérables de fleurs artificielles, douteuse chapelle de
cérémonie, allées non goudronnées boueuses sous la pluie, tombes peu entretenues, fleurs artificielles défraîchies et, dans le fond de cet horrible lieu public, des sépultures en étages où les
cercueils emmurés côtoient des cases vides à l’abandon.
Qu’on ne l’oublie pas, lit-on souvent sur les gerbes de fleurs posées sur des tombes. Dans cette ville, le mort à peine
enterré ou emmuré passe au contraire dans les oubliettes de la mémoire. Ce paradoxe, incompréhensible et choquant pour moi qui aime me promener dans ces concentrés de civilisation que sont les
cimetières, peut se formuler ainsi : comment une ville qui sublime la mort de Dieu fait homme dans un théâtre sophistiqué peut-elle à ce point rendre la mort des hommes aussi triviale et
désincarnée ?
La différence avec Shakespeare est que celui-ci humanise le trivial et le grotesque, ce que Séville, à ma grande surprise, ne
fait pas avec ses disparus.
L'hirondelle est mon oiseau favori etles
hirondelles, las golondrinas, font le printemps toutes les saisons à Séville dans ce bar du même nom au centre du quartier céramiste de Triana. Le patron, Paco Arcas, est un Sévillan que
je connais depuis 12 ans (il parle anglais !) car je ne pourrais manquer de venir goûter les chipirones a la plancha (petits calamars grillés) accompagnés de simplissimes radis au gros
sel et à l'huile d'olive.
Il y a des bien des bars à Séville comme des stations sur des chemins qui se croisent pour les non pénitents comme moi.
Je ne résiste pas au plaisir de finir cet hommage à la cuisine simple des Hirondelles en citant le beau poème de René Char
sur le martinet :
Le martinet
Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le coeur.
Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S'il touche au sol, il se déchire.
Sa repartie est l'hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour ?
Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n'est plus à l'étroit que lui.
L'été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.
Il n'est pas d'yeux pour le tenir. Il crie, c'est toute sa présence. Un mince fusil va l'abattre. Tel est le
coeur.
Il existe encorer aujourd'hui à Séville, la cité la plus catholique du monde après Rome, quatre-vingts couvents et monastères
dont seize sont dits de "clôture", à savoir que les religieuses y vivent cloîtrées, sans contact avec le monde extérieur (en rouge sur le plan).
Les laïcs peuvent y assister à la messe dominicale en compagnie des nonnes séparées de l'église par une grille. Lors
d'un récent service au couvent Madre de Dios, situé dans une ancienne synagogue de la Juderia, j'ai volé, Dieu me pardonne, ces quelques images de la communion. Les religieuses,
essentiellement noires - recrutement oblige dans une Espagne qui se sécularise - y jouent de la musique africaine à la fin de la messe : il faut l'avoir entendu pour le croire !
Impiété de ces notes, j'en conviens, qui va d'ailleurs avec le péché de gourmandise propre à certains couvents sévillans pourvoyeurs de délices coupables.
Ainsi le Couvent Santa Paula est spécialisé dans la fabrication de confitures. Sa gelée aux fleurs d'oranger et ses poivrons rouges entiers confits au sucre n'ont rien à voir avec la
rigueur de la vie monastique.
A Séville les couvents sont donc des oasis paradisiaques où la prière et le travail sont sublimés par le bien-être du
soleil et de l'ombre, des plantes et des fontaines. L'exemple du cloître franciscain de Saint-Bonaventure est parlant.
Un autre concert de fanfares processionnelles aujourd'hui sur une des belles petites places du quartier de l'Arenal, la place
Molviedro. La fête est organisée par la confrérie de Jesus Despojado, Jésus dépouillé de ses vêtements, qui fait sa procession le dimanche
des Rameaux.
Une estrade, un bar où la bière est 1 euro et la tapa 2, une ambiance bon enfant et cette fanfare de la ville, en banlieue, de Dos Hermanas, la fanfare de la
confrérie de la Vierge de Valme, est très au point.
Il ne reste que 35 jours avant le Dimanche des Rameaux mais toute la ville s'y prépare déjà, en
particulier dans l'Arenal, mon quartier de Séville préféré : j'y ai toujours logé à l'hôtel ... Europa.
Au moment de la naissance du régionalisme andalou, qui culmine à l'Assemblée de Ronda en 1918, Blas Infante définit les symboles propres de l'identité andalouse, qui reposent sur une magnifique vision humaniste universaliste malgré
la revendication régionaliste.
C'est à la période d'Al Andalus, au Moyen Age musulman, que remontent les origines du drapeau andalou
actuel.
Le territoire andalou constituait le coeur de l'Islam ibérique, et les dynasties établies successivement à la tête des États musulmans de la péninsule arboraient le blanc et le vert sur leurs
bannières et étendards. Blas Infante, en créant les symboles andalous en 1918, se réfère à ce passé pour justifier son choix. Le blanc serait la couleur de l'étendard des Omeyyades de Damas, des
Almohades et de Qusay, ancêtre de Mahomet, tandis que le vert est considéré comme la couleur de Mahomet (son turban était vert) des Omeyyades de Cordoue et des Almoravides. Outre leur
signification historique, les couleurs andalouses se distinguent par leur charge symbolique recueillie dans l'hymne de la communauté : le vert et le blanc représentent le désir de paix et
l'espérance du peuple d'Andalousie tandis qu'Hercule et son esprit matent les forces animales de deux lions.
Dans le parc de l'Alamillo le 28 février, des enfants peignent une bande verte et blanche de 200
mètres
L'hymneandalou est un autre de ces symboles, et ses paroles sont rédigées par Blas Infante lui-même
:
La bandera blanca y verde vuelve, tras siglos de guerra, a decir paz y esperanza, bajo el sol de nuestra tierra. ¡Andaluces, levantaos! ¡Pedid tierra y libertad! ¡Sea por Andalucía libre, España y la Humanidad! Los andaluces queremos volver a ser lo que fuimos hombres de luz, que a los hombres, alma de hombres les dimos.
¡Andaluces, levantaos! ¡Pedid tierra y libertad! ¡Sea por Andalucía libre, España y la Humanidad!
Le drapeau blanc et vert
revient, après des siècles de guerre,
exprimer la paix et l'espérance,
sous le soleil de notre terre.
Andalous, levez-vous !
Demandez la terre et la liberté !
Pour l'Andalousie libre,
l'Espagne et l'Humanité.
Nous, les Andalous, voulons
redevenir ce que nous avons été,
des hommes éclairés qui, aux hommes,
avons donné une âme d'hommes.
Andalous, levez-vous !
Demandez la terre et la liberté !
Pour l'Andalousie libre,
l'Espagne et l'Humanité.
La notion centrale du texte réside dans ces mots "hombres de luz", "hommes de lumière" : lumière des corps
ensoleillés et des esprits éclairés, lumières des philosophes andalous cordouans du Moyen Age (dont Averrroes, le grand musulman et Moïse Maïmonide, le grand juif).
"L'Esprit humain ne sait qu'il existe que par les idées des affections dont le Corps est affecté", il est "l'idée même du Corps humain", disait Spinoza. Les grands Andalous
seraient donc des Philosophes de la et des Lumière(s) et si je peux tirer un peu de l'Andalousie pour vivifier ma République, grand
bien sera.